La méditation du calme mental : erratum

Lettre ouverte aux enseignants et aux pratiquants de la méditation.
La méditation du calme mental : Erratum

Comprendre aujourd’hui ce en quoi consiste la méditation est chose impossible pour le néophyte, tant les pratiques que recouvrent ce vocable divergent. Le débat visant à définir ce qu’est ou non la méditation étant séculaire, cet article n’a pas pour vocation d’y mettre un point final, mais bien d’apporter des éléments de discernement utiles pour les personnes à la recherche de calme dans leur esprit, la plupart des demandes allant dans ce sens aujourd’hui.

Je laisserai de côté les méditations plus ou moins avancées reliées à une tradition spirituelle dont le propos peut être de se reconnecter à la dimension éveillée de notre conscience et d’en goûter les qualités inhérentes. Chaque tradition a en effet son chemin, ses exercices et son propre vocabulaire. L’objectif recherché ici est seulement d’établir une distinction entre les pratiques permettant de calmer le mental, et celles qui a contrario nourrissent son mouvement, y compris pour de vertueuses raisons.

La confusion quant à cette pratique de base semble alimentée par 4 principales sources :
Le français, les enseignants non qualifiés, certains enseignants ancrés dans la tradition tibétaine et enfin le néologisme « méditation de pleine conscience ».

1 – Le français :
La racine latine (meditatio) du mot méditation fait appel à une forme de réflexion, alors que la pratique héritée surtout de la tradition bouddhique (zen, theravada ou tibétaine) sous-entend le contraire : lâcher les pensées, ne pas alimenter les incessantes secrétions de notre esprit.
Nous avons donc déjà là une ambivalence liée au français, deux sens opposés sous le même vocable.

2 – Les enseignants non qualifiés :

La plupart n’ont pas eu de guide pour border un chemin authentique de pratique, menant à une profonde expérience. Pour ces guides, dont certains surfent sur la vague juteuse de la méditation, la différence entre agiter le mental et s’en libérer ne leur apparait pas. Toutes sortes de « méditations » germent au gré de leur inventivité, qui ne mèneront pas à une évolution durable de la relation que nous entretenons avec nos pensées et émotions : la confusion est entretenue dans l’esprit de ceux qui cherchent à apprendre à méditer.

Dans ce groupe, nous trouvons les enseignants pour qui toute pratique qui engage le mental peut être qualifiée de méditation. Il se peut qu’un bienfait temporaire soit ressenti (calme, détente…), mais la capacité attentionnelle nécessaire au lâcher-prise en conscience des évènements mentaux ne sera pas cultivée. C’est un entrainement sur lequel on ne peut malheureusement pas faire l’impasse : ces pseudo-méditations agissent comme une aspirine pour une migraine : la solution est recherchée hors de soi et son effet reste temporaire.

Ainsi, proposer des visualisations (autres que celles issues des grandes traditions spirituelles et qui agitent l’esprit au lieu de le calmer), « guider » avec un minimum de pause pour ne pas dire enseigner (pas de temps accordé pour qu’une expérience prenne place), glisser des injonctions thérapeutiques, induire des objectifs (augmenter la confiance en soi, trouver son animal totem…), confondre relaxation-sophrologie-PNL et méditation, chercher à travers cette pratique à se connecter à des guides intérieurs (ou son Moi supérieur…) ou attendre des réponses à diverses questions qu’ils se posent (le comble), reprogrammer son subconscient, chercher à vider l’esprit d’un contenu (qu’il n’a pas !) ou générer des pensées « positives » à la place des « négatives » n’est pour ces guides pas un problème, pour ne citer que quelques exemples piochés sur le bazar florissant de l’internet.

Le cadre dans lequel a lieu l’enseignement du calme mental n’importe pas : agiter le mental, ou ne pas l’agiter, telle est la question. La grande majorité des guidances proposées incitent à réfléchir, visualiser, cultiver, bref à encore faire plutôt qu’à voir et lâcher ce qui naturellement et presque sans pause s’élève dans notre esprit et nous cause tant de soucis. Toutes ces « méditations » en deviennent des baumes pour l’esprit, voire des thérapies dissimulées, mais n’aident pas à long terme à retrouver naturellement l’espace d’un esprit libre de ses productions.

Quels risques ces guides font-ils courir aux pratiquants ? Juste celui de leur faire perdre des mois voire des années dans une assise éventuellement nourrie d’attentes ou de motivations erronées non corrigées dès le début : la dispersion est entretenue et ces pratiquants sont en droit de se dire un jour : « La méditation ne marche pas pour moi ».
Les fruits de la méditation ne sont pas dus au hasard, mais viennent – comme pour tout entrainement – d’une rencontre entre un pratiquant assidu et un guide compétent.


3 – Certains enseignants ancrés dans la tradition tibétaine :

Pour eux, l’étymologie sanskrite du mot méditation fait bien appel à un entrainement de l’esprit, qui pourrait se subdiviser en 2 grands chapitres.
– Le premier recouvre le développement des qualités de l’esprit (tib. Lodjong), entre autres la bienveillance, l’amour inconditionnel et la compassion, la stabilité émotionnelle, l’éthique… Cette phase est à juste titre considérée comme nécessaire au bon développement de la méditation dans notre courant de conscience. Le travail requis passe ici par une réflexion, une analyse de nos comportements défectueux et l’application d’antidotes pour y remédier. En bref, l’activité mentale est mise au service d’un développement personnel positif.
– Le second chapitre de cet entrainement met l’accent sur la méditation du calme mental (tib. Chiné – Sk. Samatha), puis l’observation profonde de l’esprit (tib. Lhaktong – Sk. Vipasyana) afin d’en découvrir la nature ultime, éveillée. A ce stade donc, le mental n’a plus sa place, on cherche au contraire à le canaliser tel un laser, en vue d’une introspection fine permettant de voir l’essence vide de ses incessantes créations (l’imagerie mentale, l’identification au soi…).

Selon donc à quoi on se réfère, la méditation peut ici inclure ces deux chapitres bien distincts.
Mais si un enseignant met sous le même vocable chacun d’eux, sans préciser cette distinction (« Méditer, c’est cultiver les qualités humaines fondamentales en vue de devenir un meilleur être humain » -sic-), on pourrait penser de façon générale qu’un chemin de développement personnel apportera le même calme mental que la méditation consistant à lâcher les pensées qui naissent d’instant en instant. Or le résultat, que l’on suive l’une ou l’autre de ces approches ne sera pas du tout le même !
Il est entendable qu’à notre époque nous ayons plus besoin de « bons êtres humains » comme dirait le Dalaï Lama, doués de bienveillance et de compassion, que de grands méditants. Mais en n’exposant pas correctement les bases de la méditation, n’alimentons-nous pas à moyen terme la souffrance d’une confusion déjà bien établie ?

4 – Enfin, le néologisme et pléonasme « méditation de pleine conscience » :
La méditation par nature a toujours permis de devenir plus conscient de soi, par le simple fait d’être présent et attentif d’instant en instant à ce qui se passe en soi, dans un accueil dépourvu de jugement envers tout ce qui est perçu. Accoler ce « de pleine conscience » à « méditation » suggère qu’on aurait là une nouvelle méditation, dite en plus « laïque » ou « moderne », le comble pour une pratique issue d’un courant vieux de plus de 2500 ans et né en Inde !

La « mindfulness » ou « pleine attention, voire présence attentive », improprement traduite par « pleine conscience », forme le socle de tout autre démarche, qu’elle soit psychologique, méditative voire spirituelle. Rassembler un esprit dispersé est un prérequis qui permettra un meilleur résultat, quoi que l’on fasse. Ainsi, dans les enseignements bouddhiques de base, nous retrouvons celui sur « les 4 placements de l’attention », en rapport avec le corps, les sensations, les pensées puis les phénomènes. Il s’agit d’un examen approfondi intellectuel puis en méditation pour étudier la nature de ces 4 objets et la relation que nous établissons avec. Cette investigation analytique a pour objet de nous libérer de la confusion duelle issue de notre ignorance.
Même s’il est vrai qu’être attentif à ses sensations par exemple requiert de ne pas être dans ses pensées (c’est l’un ou l’autre), le propos premier n’est pas de se libérer de l’emprise que notre mental opère sur notre esprit.

Cette « méditation » dite « de pleine conscience » propose donc d’être attentif à ses sensations, ses perceptions et ses pensées, ce qui en fait bien une « pratique de pleine conscience », afin de devenir pleinement présent à l’expérience vécue. Elle procure de nombreux bienfaits, notamment dans le cadre de la gestion du stress. Mais elle n’est pas à proprement parler une pratique destinée à se libérer de l’agitation mentale perturbante, même si cela aide. Toute pratique d’attention n’est pas forcément une méditation : elle est d’abord un exercice d’attention. Sinon toute activité engageant notre attention peut potentiellement devenir une méditation, ce qui peut être vrai seulement si la personne surveille en même temps l’activité de son mental pour qu’il n’envahisse pas l’expérience « de pleine conscience ». On peut être conscient d’une expérience et pour autant laisser nos pensées, commentaires, jugements… envahir l’espace de notre esprit.


Quelle solution pour clarifier cette pagaille ?

On ne peut pas endiguer les enseignants, peut-être sincères, mais visiblement incapables de saisir la différence entre une pratique utilisant le mental et une méditation permettant de nous en dégrafer. Mais on peut souhaiter que les enseignants pour qui c’est clair, décident enfin d’appeler « pratiques » tout ce qui requière une utilisation plus ou moins subtile du mental, et « méditation », tout ce qui permet de ne pas nourrir son mouvement.
Autrement dit, il n’y aurait qu’une seule « méditation », une seule technique amenant à l’instant de lâcher-prise permettant de retrouver une distance avec les pensées, les émotions et toute notre imagerie mentale, et une myriade de « pratiques » permettant d’arriver à cette étape puis de la soutenir, par exemple en développant la bienveillance.
Il s’agit de deux chapitres bien distincts et complémentaires : le premier demande à être assidu et patient, est peu vendeur car il nous confronte à la frustration aigüe du non-faire et aux émotions que l’abandon du mental induit chez beaucoup de pratiquants, particulièrement chez ceux qui l’utilisent beaucoup. Le second est plus attirant, car actif, varié et créatif, pour ne pas dire valorisant du point de vue de l’ego, selon de quelle pratique il s’agit.

Il serait souhaitable qu’un consensus soit trouvé quant à ce terme, afin que les pratiquants s’exerçant à la méditation n’espèrent pas apaiser leur mental tout en continuant de l’utiliser, pour quelque raison que ce soit. Il est de la responsabilité des enseignants médiatisés ou reconnus de transmettre clairement la méditation afin qu’elle permette d’expérimenter les précieux fruits qu’elle apporte, et non d’entretenir un flou artistique, source de confusion et donc de souffrance.

Avec le souhait que ceci soit entendu !
François Granger